Le carré c'est sympa. Comme forme i mean. Parce que je suis un vison bilingue. Le carré c'est cool. Sauf dans un TGV. Quand je parle du Carré, je ne parle pas de ces îlots de quatre fauteuils se faisant face. Non, ceux-là sont juste un coup de poker sur une rencontre atypique. Le Carré c'est ce moignon de wagon. Cet ersatz de salon privé. Ce summum de la concentration hasardeuse dans un espace exigu de voyageurs que l'on va forcer à se regarder et trop souvent se gêner. Le Carré, c'est une sorte d'ascenseur qui se déplace à l'horizontale. Et où il faudrait 3 heures pour atteindre le dernier étage. Car grand comme 4 chiottes, on s'y entasse à 9 ou 10 sur une banquette en U, tout le monde se faisant front. En fait s'il y avait une barre de pole dance au milieu du vide ce serait presque parfait, ça laisserait l'hypothèse qu'un spectacle agréable puisse s'improviser, ça vendrait du rêve. Mais non : de barre il n'y a point. Et de suspens non plus : car contrairement aux quatre fauteuils de face dans les wagons normaux, sur les 9 personnes présentes dans Le Carré, la statistique est implacable : il y aura fatalement au minimum un gros con, un chieur, un insupportable.
Après un voyage de presque quatre heures dans Le Carré, j'ai l'impression qu'en me vendant ce billet, la SNCF me l'a mis dans Le Cercle.
Je me demande :
1) Comment le cross-over d'ingénieurs du marketing du déplacement de l'homme moderne, de docteurs en ergonomie appliquée à l'aménagement d'espaces publics mobiles, sous l'égide des experts en psycho-sociologie, a t-il pu valider le projet ?
2) Combien d'enquêtes pour crime violent mettent en lumière que Le Carré est impliqué directement ou indirectement ?
3) Existe-t-il un comité de soutien aux usagers victimes, une cellule psychologique qui donne des pistes pour vouloir continuer de vivre, un truc ?
4) Will it blend ?
Il ressemble à Moby. Moby qui mesurerait 1,95m et qui aurait 20 kg de trop, mais Moby. Il est accompagné de sa fille qui doit avoir 3 ans et pue le jouet Smoby. Adorable. Une fripouille craquante... La première demi-heure. Après c'est plutôt l'euphémisme "vivante" qui vient à l'esprit. Je pense qu'elle a des problèmes de vue et que son père devrait prendre rendez-vous chez un ophtalmo : Papa ? Oui ma chérie. Papa ? Oui ma chérie. Papa ? Oui ma chérie. La pauvre. Elle le perd sitôt qu'elle le retrouve ! Elle le cherche depuis 20 minutes déjà quand j'affine mon analyse. La pauvre Jade (elle s'appelle Jade) a aussi des problèmes d'ouïe. Bizarrement elle l'appelle de plus en plus fort. PAPA ? Oui ma chérie. PAPA ? Oui ma chérie. PAPA ? Oui ma chérie.
La petite Jade est un spectacle qui devient trop long. D'autant que tout le monde autour est muet. Tentant de lire, de travailler ou de dormir.
Le père ne dit rien. Il emprunte les magazines de ces co-détenus et s'absorbe dans leur lecture. Il entend, lui, à peine sa fille, ne prêtant aucune attention à ses problèmes de vue et d'ouïe. Il affiche un sourire perpétuel de Moby qui aurait touché son chèque de la SACEM. La petite a l'âge de faire ce qu'elle veut. Et le père pour que ça arrive.
Au bout d'une heure et demie de voyage j'ai envie d'appeler Super Nanny. Au bout de deux heures, un Vélociraptor.
PAPA PIPI PAPA PIPI PAPA PIPI PAPA PIPI adlib
Papa met ses chaussures à Jade.
NOOOOON. JVEU PAAAAA FAIR PIPIIIIIII !!!
Papa enlève ses chaussures à Jade. Qui rit fort.
10 fois d'affilée Jade a joué son spectacle. Aucune fois Papa n'a perdu son sourire en exécutant les ordres de sa sainte ô si chère enfant. Chaque fois Le Carré a paru rétrécir.
Jade arrache à son père les échantillons de crème anti-rides et parfums dans les magazines que papa a pris à ses voisines. Elle demande si c'est à elle et si elle peut les ouvrir et papa avec son sourire d'amoureux à broyer, sans jamais lever les yeux pour regarder quelqu'un d'autre que l'amour de sa vie, répond que oui. Jade se badigeonne le visage, fait son show. Je crois qu'elle a aussi un problème de goût : elle tient visiblement à boire chaque échantillon. Dior lui a beaucoup plu, elle en a repris plusieurs fois.
Moby sourit. Pourquoi s'arrêterait-elle ? En fait ce n'est pas une question. Elle ne s'arrêtera pas. Et Moby la guimauve, sans jamais croiser un seul regard, ne cessera de ne rien faire.
La pauvre Jade a décidément bien des déficiences : elle vient de se pisser dessus. A cause de ses problèmes de vue elle appelle son père pendant 5 minutes, et comme elle a des problèmes d'ouïe elle lui crie très fort que CA LUI PIQUE LES FESSES. Comme Moby n'y croit pas il ne la regarde pas, ni ne lui parle, pendant 5 minutes, se contentant de sourire. Comme elle a un problème de goût, Jade, debout au milieu de tous, baisse son pantalon, glisse sa main entre ses jambes puis se lèche allègrement les doigts. Moby lève les yeux et perd son sourire mais avant qu'il commence à réagir, Jade a glissé une seconde fois sa main entre ses jambes pour badigeonner le crâne chauvement chauve de Moby. Qui rhabille sa fille en souriant. La prenant dans ses bras il la porte aux toilettes.
Quand la porte se referme, tous les regards se croisent. J'y vois de la haine, du feu, de la barbarie. Du Moundir. Tous savent que le couple va revenir.
La suite n'a que peu d'intérêt. Et je m'en souviens sans savoir si c'était la réalité ou le fantasme. J'y vois de la phrase piquante, de la réplique assassine puis du sang. Mais vous êtes présentement embarqué dans la collection des blogs dont vous êtes le héros : la porte va s'ouvrir, Moby va revenir, l'air de rien, connement souriant... Vous faites quoi vous ?